Créateurs Chanel : qui a précédé Karl Lagerfeld ?

Le chiffre claque : 19,7 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2023. Chanel ne s’est pas contentée d’écrire l’histoire de la mode, elle a su la réinventer, décennie après décennie. Derrière l’aura de Karl Lagerfeld, d’autres architectes, connus, effacés ou secrets, ont tenu la barre d’une maison en perpétuelle mutation. Les projecteurs braqués sur Gabrielle Chanel et son légendaire tailleur ne doivent pas faire oublier le ballet discret des créateurs et décisionnaires qui, avant l’ère Lagerfeld, ont façonné la destinée de l’une des plus grandes griffes du luxe.

Aux origines de la maison Chanel : une révolution dans la mode

Paris, 1910. Gabrielle Chanel lance sa maison, imposant sa signature dans une industrie encore corsetée. Coco Chanel, bien au-delà d’une couturière, s’érige en symbole d’une transformation radicale du vestiaire féminin. Les règles tombent, la liberté s’invite dans les coupes, la simplicité s’impose au cœur de l’élégance. La mode selon Gabrielle Chanel, c’est le refus du superflu, l’alliance du confort et de la distinction. Un langage neuf, adopté par des générations entières.

Quelques créations illustrent ce virage sans retour :

  • La petite robe noire, qui surgit dans les années 1920 : un vêtement épuré, accessible, qui incarne une modernité inédite.
  • Le parfum N°5, lancé en 1921, dont la formule abstraite et le flacon rectiligne bouleversent les codes de la parfumerie.
  • Le tailleur Chanel, inventé dans les années 1950, alliance subtile de tweed, de souplesse et de sophistication.

Rapidement, la maison va bien au-delà de la couture. Les premiers accessoires, bijoux et sacs s’imposent, dessinant les contours d’une marque visionnaire, qui comprend l’impact des licences et l’importance d’une identité forte. Les ateliers parisiens s’activent, Chanel rayonne à l’international. Entre innovation et fidélité à ses racines, la maison s’enracine dans la haute couture, le parfum et une nouvelle idée de la féminité.

Gabrielle Chanel et l’après : qui a façonné la marque avant Karl Lagerfeld ?

1971 : la disparition de Gabrielle Chanel laisse la maison à un tournant délicat. La légende de Coco Chanel flotte encore dans les ateliers, mais l’héritage pèse. Pendant plus de dix ans, Chanel navigue à vue. Les studios internes assurent la continuité, s’inspirent du fameux tweed, du matelassé, de la chaîne dorée, du sac 2.55 imaginé en 1955. Pourtant, l’audace et le souffle créatif manquent. Les stylistes se succèdent, sans parvenir à raviver la flamme ni à imposer une nouvelle vision. La clientèle fidèle demeure, mais la maison semble sur pause, en attente d’un renouveau qui tarde à venir.

Dans cette période, la famille Wertheimer surveille de près les orientations. Propriétaires historiques de la marque depuis les années 1950, ils défendent une stratégie discrète, avec une obsession : préserver l’intégrité du nom Chanel et miser sur la qualité. Les adresses mythiques de Paris, Deauville, Biarritz servent de repères, mais ce sont surtout les choix en coulisses qui conditionnent la survie de la maison. Il faudra attendre 1983 pour voir surgir le nouveau visage qui bouleversera Chanel : Karl Lagerfeld.

Les Wertheimer, partenaires discrets et architectes de l’ombre

Depuis près d’un siècle, la famille Wertheimer façonne le destin de Chanel avec une constance rare. Héritiers d’une lignée industrielle, Alain et Gérard Wertheimer contrôlent aujourd’hui l’intégralité de la maison. Leur style ? La discrétion, presque l’effacement. Entre Neuilly-sur-Seine et Londres, ils pilotent un empire, loin des flashs et des interviews, préférant la stratégie à la scène.

Sous leur houlette, Chanel s’est transformée en groupe international. Le portefeuille s’est étoffé : Paraffection regroupe les métiers d’art, Eres s’impose dans la lingerie, Bell & Ross dans l’horlogerie. La cohérence de l’image, la pérennité des savoir-faire et l’excellence des ateliers restent leurs priorités. En 2018, le siège social historique laisse place à une holding installée à Londres, signe d’une volonté d’ancrage mondial et d’agilité juridique.

La direction artistique, elle, n’échappe pas à leur vigilance. Voici quelques figures qui illustrent cette gouvernance :

  • Leena Nair, directrice générale depuis 2022, supervise la gestion au quotidien.
  • Eric Pfrunder, ancien directeur de l’image, a accompagné la modernisation de l’esthétique visuelle de la maison.

Les Wertheimer restent dans l’ombre, mais leur stratégie privilégie toujours l’investissement sur le long terme et la préservation de l’indépendance de Chanel. Soutenir les métiers d’art, ne jamais céder à la tentation de la dilution, transmettre sans relâche : c’est leur signature, intransigeante et silencieuse.

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De Karl Lagerfeld à aujourd’hui : héritage et nouveaux visages chez Chanel

L’arrivée de Karl Lagerfeld en 1983 ouvre un chapitre neuf. Face à un héritage imposant, Lagerfeld bouscule les codes, insuffle l’ironie, détourne les icônes. La petite robe noire, le tailleur en tweed, le célèbre sac 2.55 : tout renaît sous ses mains, entre fidélité et inventivité. Il ose la modernité sans jamais caricaturer le passé, pioche dans l’histoire pour mieux en sublimer les contours. Sous sa direction, Chanel retrouve son statut de locomotive du luxe, entre élégance et irrévérence.

Après sa disparition en 2019, Virginie Viard, collaboratrice de l’ombre depuis trois décennies, prend la relève. Sa connaissance intime des ateliers permet à la maison de poursuivre sa mue. Les collections se font plus légères, l’allure se déploie dans la vie quotidienne. Les défilés s’installent à l’Opéra Garnier, au Grand Palais, signes d’une ambition culturelle renouvelée.

Juin 2024 marque un nouveau tournant : Matthieu Blazy est nommé à la direction artistique. Ce choix réaffirme la volonté du groupe de ne jamais sacrifier l’audace créative. La maison multiplie les initiatives : le site 19M dédié aux métiers d’art, le Chanel Culture Fund pour soutenir les artistes contemporains, des partenariats internationaux. Chanel, toujours debout, continue d’orchestrer la tension entre tradition, excellence artisanale et quête de nouveauté.

La maison Chanel ne se contente pas de perpétuer son histoire. Elle la réécrit, saison après saison, main dans la main avec ses créateurs et ses artisans. Une chose est sûre : sous la surface soyeuse des tweeds et la brillance feutrée du N°5, l’audace ne s’est jamais vraiment tue. Demain, qui donnera à Chanel son nouveau visage ?